5 questions à Clément Caudron : « Nous devons reprendre le contrôle à tous les niveaux »

17/12/2021

Clément Caudron est ingénieur. Dans plusieurs essais, il propose des mesures concrètes et radicales pour améliorer notre société. Clément a accepté de répondre à nos 5 questions.

 

Reconstruction, la crise totale comme opportunité (Bookelis, 10 €)

 

1) Bonjour Clément, en quoi penses-tu que l’économie française doit changer ?

 

La priorité absolue est de sortir notre pays du néolibéralisme, cette idéologie qui considère que le marché a toujours raison et l’État toujours tort. L’urgence sociale et écologique demande une reprise de contrôle du politique sur l’économique. Il faut reconstruire nos services publics, renationaliser les grandes entreprises stratégiques, réaliser des investissements publics d’envergure en matière de transition énergétique, réduire le temps de travail afin de lutter contre le chômage de masse, et enfin redistribuer les richesses via un système fiscal progressif.

La reprise de contrôle doit s’effectuer à tous les niveaux. Il nous faut relocaliser notre activité productive, pour des raisons écologiques et stratégiques, ce qui nécessite la réindustrialisation du pays. Il faut également substituer à l’entreprise privée capitaliste une entreprise privée démocratique, gérée par ses propres salariés. Enfin, nous devons viser une décélération progressive de l’activité économique, planifiée par les pouvoirs publics, car la poursuite perpétuelle de la croissance est un non-sens environnemental et humain.

 

2) Tu as participé à l’écriture du livre « la gauche à l’épreuve de l’Union européenne » (Croquant, 10 €).
En quoi l’Union européenne pose-t-elle problème ?

 

Dans le cadre de l’Union européenne (UE) la plupart de ces changements sont impossibles. Je précise que je parle ici uniquement en mon nom, pas au nom du collectif Chapitre 2 qui a écrit ce livre.

Les traités européens imposent la libre circulation des biens, ce qui empêche de mettre en place des droits de douane afin de relocaliser l’activité. Ils imposent la libre circulation des capitaux : les privilégiés pratiquent un chantage au départ dès qu’une mesure fiscale ou réglementaire leur déplaît. Les traités imposent l’austérité budgétaire en rendant les finances publiques dépendantes des marchés financiers, seuls prêteurs autorisés. La Banque Centrale Européenne confisque quant à elle la politique monétaire. Elle a pour seul objectif statutaire la lutte contre l’inflation, aux dépens de l’emploi et de l’investissement public. Enfin, ce sont des directives européennes qui ont imposé la libéralisation de secteurs essentiels tels que le rail, l’électricité ou le gaz.

Bref ! Vouloir lutter contre le néolibéralisme dans le cadre de l’UE est une contradiction dans les termes : pour sortir de l’un, il faut sortir de l’autre.

 

« La gauche à l’épreuve de l’Union européenne », co-écrit avec Aurélien Bernier, Morvan Burel, Christophe Ventura et Frédéric Viale (Chapitre 2)

 

3) Quels sont les autres leviers pour faire émerger une économie sociale, démocratique et écologique ?

 

Sortir de l’UE est nécessaire pour mettre en place un programme économique alternatif, mais cela ne suffit pas. Il faut aussi démondialiser, c’est-à-dire réguler les échanges de marchandises et de capitaux aux frontières nationales, par des mesures douanières et un contrôle des mouvements de capitaux. Sans cela, nous continuerons de subir un chantage permanent à la compétitivité et à l’attractivité internationales. Dans ce cadre, aucun changement ne sera possible.

La puissance publique doit aussi pouvoir se financer directement auprès de sa banque centrale (nationale) par création monétaire. Ainsi, elle se libérera de la tutelle des marchés financiers.

Enfin, les entreprises ne doivent plus dépendre de la finance actionnariale et des banques privées, sans quoi leur démocratisation restera illusoire. Cela passera par la socialisation du crédit et par la création de « caisses d’investissement », un réseau de multiples investisseurs privés à but non-lucratif.

 

4) Tu proposes aussi une réforme démocratique des institutions, avec une assemblée du peuple tirée au sort.
De quoi s’agit-il ?

 

Un contrôle politique de l’économie ne bénéficiera à la population que dans le cadre d’une démocratie réelle. A ce titre la réforme de nos institutions est primordiale. Je prône la suppression du Sénat et son remplacement par une « chambre du peuple », composée de 500 citoyens tirés au sort. Ceci permettrait d’avoir des représentants réellement représentatifs de la population, dans toute sa diversité. Ces représentants tirés au sort connaîtraient le quotidien des représentés, pour en être issus. Ils ne seraient liés à aucun réseau ni aucun lobby. Ces citoyens seraient conseillés par des experts, universitaires ou professionnels, eux-mêmes représentatifs des principaux courants de pensée.

Parallèlement, il y aurait toujours une assemblée nationale, désormais élue à la proportionnelle, avec prime au vainqueur. Le gouvernement serait issu de cette majorité parlementaire. Il aurait obligation légale d’appliquer son programme électoral, sous peine de devoir subir un référendum révocatoire à son encontre. J’appelle cela le « mandat contractuel ».

Les lois seraient votées par l’assemblée nationale et par la chambre du peuple. En cas de désaccord, l’assemblée aurait le dernier mot, sauf si le vote blanc dépasse un certain seuil à l’élection législative – auquel cas la décision de la chambre du peuple primerait.

Les citoyens auraient en outre la possibilité d’intervenir directement en déclenchant un « Référendum d’Initiative Citoyenne » (RIC).

Enfin, une vaste réforme médiatique viserait à généraliser les médias indépendants de qualité, via la mutualisation et la massification de leurs financements – au moyen de ce que j’appelle des « caisses médiatiques », ce qui permettrait un débat public éclairé.

 

5) Quelle est selon toi la meilleure stratégie politique pour que tout cela soit mis en œuvre ?

 

Pour mettre en place tout ce qui précède, il faut d’abord accéder au pouvoir d’État dans le cadre du système actuel. Ceci ne s’annonce pas simple !

La lutte armée ne me semble ni souhaitable ni possible de nos jours. Un mouvement social pacifique et massif serait l’idéal, mais il ne se décrète pas. Reste donc la voie électorale, ce qui implique de se prêter à une compétition inéquitable, dans un contexte médiatique hostile.

Il ne faut toutefois pas désespérer. L’histoire compte son lot de révolutions victorieuses, de 1789 à 1917. De mouvements sociaux d’envergure, des Printemps Arabes aux Gilets Jaunes. Et de succès électoraux porteurs d’espoir, du Front Populaire à François Mitterrand. Bien sûr ces expériences n’ont pas toutes été des réussites. Cependant elles montrent que le verrouillage apparent d’un système institutionnel peut voler en éclat devant des dynamiques suffisamment puissantes.

Selon moi, il serait aujourd’hui possible de l’emporter, en s’adressant simultanément aux classes populaires – via la question sociale, aux classes moyennes – via la question écologique, et aux abstentionnistes en tout genre – via la question démocratique. Ceci implique donc de formuler une alternative systémique claire et crédible.

 

Merci Clément !

 

Vous pouvez retrouver les propositions de Clément Caudron dans ses deux livres : « Système contre système, feuille de route pour refaire le monde » et « Reconstruction, la crise totale comme opportunité ».

 

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