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5 questions à Bertrand Cassoret : « Les scénarios 100 % renouvelables sont inapplicables en démocratie »

21/12/2021

Bertrand Cassoret est ingénieur et docteur en génie électrique. Il a publié un excellent ouvrage de vulgarisation sur l’énergie « Transition énergétique, ces vérités qui dérangent » (De Boeck, 14,90 €).

 

1) Bonjour Bertrand Cassoret. Comment notre consommation d’énergie a-t-elle évolué au cours des dernières décennies ?

 

La consommation d’énergie a énormément augmenté dans les pays riches durant les « 30 glorieuses » qui ont suivi la 2ème guerre mondiale. Elle s’est stabilisée depuis la crise de 2008, en grande partie par suite des délocalisations industrielles. Conséquence logique, la consommation d’énergie augmente énormément ces dernières années dans les pays asiatiques qui fabriquent beaucoup de ce que nous achetons.

Voilà au moins 40 ans que 80% de la consommation mondiale d’énergie est d’origine fossile (pétrole gaz charbon). Ce pourcentage est stable, mais la consommation en hausse.

 

 

En France, on est plutôt à 70 %, source ravijen.fr

 

2) A Écologie & Démocratie, nous pensons que nous devons réduire voire supprimer notre consommation d’énergies fossiles.
Partagez-vous cet avis ?

 

Oui, il est hautement souhaitable de diminuer nos consommations d’énergies fossiles. Il y a 3 raisons :

  • leur combustion émet du CO2, c’est la 1ère cause du réchauffement climatique, en particulier la production d’électricité au charbon dans la majorité des pays,
  • leur combustion dégage des polluants atmosphériques (particules fines, oxydes d’azote…) dont les conséquences sur la santé sont énormes. On parle d’environ 50 000 décès prématurés chaque année en France, 500 000 en Europe, plusieurs millions dans le monde,
  • elles finiront forcément par manquer. Je ne sais pas quand ! Mais je suis convaincu qu’on ne peut pas toujours augmenter la consommation d’un stock fini. Ces énergies sont issues d’un processus qui a pris des millions d’années ; à notre échelle elles ne se renouvellent pas. Il faut se préparer à manquer d’énergie fossile.

 

Transition énergétique, ces vérités qui dérangent (De Boeck, 14,90 €)

 

3) A partir de là, votre scénario de référence s’appuie sur l’énergie nucléaire.
Pourquoi ce choix ?

 

Je ne suis pas contre les énergies renouvelables, au contraire, et je pense qu’il faut largement favoriser l’efficacité énergétique. Mais je ne crois pas que cela suffira. L’énergie nucléaire a un rapport bénéfice/risque très favorable. Si on rapporte à l’énergie produite, c’est le nucléaire qui entraîne le moins de décès prématurés, de réchauffement climatique, de pollutions en tous genres, de consommation d’espace, d’activité minière…

Bien sûr, on ne peut pas installer des réacteurs nucléaires partout, mais il faut en installer là où on peut garantir la sécurité. C’est le cas en France où le nucléaire a largement montré ses capacités avec des conséquences minimes sur le vivant. Rappelons qu’il n’y a jamais eu d’accident nucléaire grave avec des réacteurs à eau pressurisé comme les français. Une bonne quinzaine de réacteurs ont été démantelés sans problème dans le monde. Les déchets bien gérés n’ont aucune conséquence sur le vivant.

 

4) Vous admettez l’existence d’une alternative : un scénario 100 % renouvelables (barrages, éolien, solaire).
Cependant, vous expliquez que ce scénario mène à un appauvrissement inacceptable socialement.
Pourquoi ?

 

Je pense que l’abondance énergétique a permis d’élever la condition humaine. L’énergie facilite l’accès aux besoins primaires : se nourrir, se loger. L’énergie permet de dégager du temps que l’on peut consacrer à des tâches moins urgentes : la recherche, la communication, la prévention, le social, les arts, la culture, les loisirs..

Les renouvelables ne me paraissent pas avoir le potentiel nécessaire pour maintenir notre société organisée. On le voit à travers les scénarios de transition. Tous les scénarios 100% renouvelables nécessitent une division par au moins 2 de nos consommations énergétiques ! Ces scénarios nécessitent des mesures drastiques inapplicables en démocratie. Des logements collectifs plus petits, plus d’habitants par logement !

Ces scénarios mènent probablement à la décroissance économique. Je ne sais pas si la croissance perpétuelle est possible, la décroissance est peut-être inévitable mais pas pour autant souhaitable. Je n’ai pas trouvé de théorie économique expliquant comment les dirigeants pourraient, en décroissance économique, financer la santé, l’éducation, la recherche et les aides sociales.

 

5) Quelles seraient les mesures les plus urgentes pour réduire les énergies fossiles ?

 

Au niveau mondial, le plus urgent est de réduire la production d’électricité au charbon. Pour cela, les renouvelables, éolien et solaire, sont des outils importants mais il sera difficile de ne pas augmenter l’utilisation de gaz fossile. L’hydroélectricité, le biogaz et le nucléaire doivent être développés.

En France, on avance beaucoup trop lentement dans la rénovation des logements. Le gaz fossile est la 1ère énergie de chauffage. Et puisque le pétrole est la 1ère énergie pour les transports, on doit inciter à diminuer les transports et à utiliser des véhicules moins consommateurs. L’électrification est utile. Il faudrait électrifier le chauffage par pompes à chaleur, électrifier les transports avec des véhicules électriques, et électrifier certains process industriels. Je pense qu’en France, il faudra davantage d’électricité pour consommer moins de gaz et de pétrole. Il faudra donc de l’éolien, du photovoltaïque ET de nouveaux réacteurs nucléaires !

Enfin on oublie peut-être trop les renouvelables non électriques : solaire thermique méthanisation, géothermie… Ce sont de bons outils.

 

Merci Bertrand Cassoret !

 

Crédit photo : La Voix du Nord

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