La permaculture, un modèle généralisable ?

1/02/2023

Article invité.

 

Apparemment, il y a encore pas mal de gens, y compris des hommes politiques comme le député Louis Boyard, qui pensent que la permaculture est un modèle généralisable. Pourtant, c’est faux.

 

Qu’est ce que la permaculture ?

 

Sur wikipédia, ce n’est pas clair. C’est même vague et fourre-tout. Ailleurs, les définitions ne sont pas meilleures. On précise bien qu’il y a la volonté de préserver la Nature, avec un grand « N », mais comment, concrètement ? On ne sait pas.

Il y a cette notion de « créer de l’abondance », assez étonnante. D’habitude, l’abondance est plutôt le crédo de l’agriculture intensive. Ce modèle prévoit donc de créer de l’abondance tout en préservant la Nature. Ça a l’air vraiment bien comme ça, mais la façon d’y arriver n’est pas limpide.

Les aspects éthiques et philosophiques semblent importants dans cette démarche, avec ces notions de « partage », de « redistribution », «d’harmonie », de « communication non violente ». On a même l’impression d’une sorte de religion, avec un certain ésotérisme et quelques termes « New Age » sur l’ « équilibre » ou les « énergies ». Les gens croient bien à ce qu’ils veulent, mais ces mots peuvent mettre mal à l’aise les scientifiques.

En revanche, il faudrait des éléments pour prétendre que le système est généralisable et qu’il peut remplacer le système intensif actuel.

 

L’exemple du Bec Hellouin

 

Intéressons-nous à un cas particulier : la ferme du bec Hellouin. Cette ferme permaculturelle normande est souvent érigée en modèle.

Voyons sur quoi reposent concrètement les pratiques agricoles dans cette ferme :

  • Soigner les abords pour créer un environnement adéquat, étangs à proximité pour créer un microclimat et éviter le gel,
  • Présence d’arbres pour limiter le vent, la sécheresse et les trop grandes chaleurs,
  • Présence d’espaces réservés pour les espèces auxiliaires,
  • Constitution de sols « artificiels » de grande fertilité grâce à l’utilisation de matières organiques importées et la création de buttes et de couches chaudes (on place du fumier dans des andains, ce qui dégage de la chaleur),
  • Forte diversité végétales dans les parcelles cultivées, associations de cultures pour optimiser l’espace (la verticalité de l’espace) et donc l’énergie solaire utilisée,
  • Utilisation de « cultures relais » (une nouvelle culture est installée avant même que l’on récolte la culture précédente) pour qu’il y ait toujours des plantes en train de pousser (optimisation de l’énergie captée). Ces associations permettent aussi une meilleure résilience vis-à-vis des ravageurs et des mauvaises herbes,
  • Et surtout, absence de traitements chimiques et de mécanisation. Tout est fait « à la main » ou avec des outils plus ou moins rudimentaires. Ainsi, l’altération de la faune et de la structure du sol est limitée grâce à l’absence de pesticides et de travail du sol. Et de plus, on économise l’énergie car il n’y a pas d’utilisation de carburant ni utilisation de produits issus de l’industrie chimique.

Les rendements surfaciques sont plutôt bons. On est à peu près sur les mêmes standards que du bio classique. Sans pesticides ni mécanisation, il faut admettre que c’est une grosse performance.

 

Le Bec Hellouin, un modèle viable ?

 

Au vu de la popularité de la ferme, l’INRA s’est penché dessus et a sorti un rapport en 2015. En s’appuyant sur cette étude et ses conclusions enthousiastes, bon nombre de gens ont décrété que le modèle du Bec Hellouin était viable, donc généralisable. Ce n’est pas aussi simple.

Bec Hellouin

Les chercheurs ont choisi une parcelle de 1000 m² sur la ferme. Entre 2011 et 2015, les employés travaillant sur cette surface devaient systématiquement pointer au début et à la fin de leur intervention. Les chercheurs ont ainsi pu mesurer le temps de travail dévolu à la parcelle. Parallèlement, ils ont évalué la quantité de denrées alimentaires produites par la parcelle, ainsi que leur valeur à la vente.

En divisant le bénéfice généré par la parcelle par le temps de travail, et en intégrant d’autres paramètres (coût du matériel et des semences, taxes et charges diverses, temps de travail dévolu à la gestion administrative et matérielle de la ferme…), ils ont enfin estimé la rémunération moyenne par mois sur la base d’un travail hebdomadaire de 43 heures.

 

Quels résultats ?

 

Les résultats montrent un revenu mensuel net entre 898 € et 1571 €, ce qui serait suffisant pour vivre. La conclusion est donc que le modèle est viable économiquement, puisqu’il génère suffisamment de revenus pour rémunérer correctement le travail effectué.

Des critiques ont bien sûr été formulées à cette étude. Le fait que les employés qui travaillaient sur la parcelle étudiée, sachant qu’ils étaient évalués, étaient davantage productifs. La haute valorisation des produits vendus à cause de la célébrité de la ferme, qui découle de sa singularité. Le fait qu’il y ait de multiples intervenants, ce qui permet d’avoir plus de flexibilité dans la répartition annuelle du travail. La non-prise en compte par l’étude de tout ce qu’il y a autour des 1000 m² étudiés : les allées, les abords, les étangs, avec le travail d’entretien que cela nécessite.

 

Quelles sont les limites du modèle ?

 

Même si l’on considère que les conclusions de l’étude sont valides, ces résultats ne permettent pas de dire que ce modèle est généralisable.

Premièrement, la ferme du Bec Hellouin, c’est uniquement du maraichage (et des arbres fruitiers). Or, le maraichage ne pèse que pour 2% de la surface agricole utile en France. Rien ne nous dit que ce genre de modèle serait transposable à la grande culture ou à la vigne par exemple.

D’ailleurs, le maraichage est la filière la plus rentable en termes de revenus par hectare. Cela doit sûrement peser dans la balance au niveau des bénéfices procurés, donc de la viabilité économique.

Deuxièmement, le modèle du Bec Hellouin présente un gros point faible : la dépendance aux engrais organiques.

 

Trop de fumier

 

En effet, pour assurer la confection des couches chaudes et des buttes, les employés utilisent des quantités de fumier conséquentes… Vraiment conséquentes.

Si l’on en croit leur propre site, il y est utilisé entre 17 et 62 kg de fumier par m² et par an, soit entre 170 et 620 tonnes par hectare et par an. C’est colossal, et même illégal. La limite légale pour le fumier de cheval est de 20 tonnes par hectare et par an.

Fumier

En conséquence de cette boulimie de fertilisant : des rendements élevés, certes, mais aussi des problèmes environnementaux potentiels.

Pour une surface aussi réduite, ça ne pose pas vraiment de problème. Cependant, la généralisation du modèle entrainerait des fuites d’azotes considérables, et donc des problèmes d’eutrophisation (cours d’eau privés d’oxygène).

Et surtout, où trouverait-on de telles quantités de fumier ? Le Bec Hellouin bénéficie du fumier d’un club hippique à côté, mais toutes les exploitations ne pourront pas avoir cette chance.

 

Trop de main d’oeuvre

 

Enfin, troisièmement, le travail nécessaire à l’hectare est juste colossal. Sur le Bec Hellouin, ça semble viable économiquement. Les investissements matériels y sont faibles et les produits sont vendus très chers. Mais si on voulait généraliser le modèle, il faudrait beaucoup plus d’agriculteurs.

Essayons de calculer un ordre de grandeur. D’après l’étude de l’INRA, il faut entre 1 400 et 2 100 heures de travail à l’année pour s’occuper de la parcelle de 1 000 m² (soit un dixième d’hectare). Ainsi, il faudrait minimum 14 000 heures de travail pour un hectare. Imaginons que tous les fruits et légumes français, sur 530 000 hectares, soient en permaculture selon ce modèle.

Cela veut dire qu’il faudrait 530 000 x 14 000 = 7 420 000 000 h de travail annuelles pour gérer ça. Même à 40 heures par semaine de travail et sans vacances, il faudrait plus de 3,5 millions d’ agriculteurs. Soit presque 10 fois le nombre d’agriculteurs actuel, pour seulement 2 % des surfaces agricoles !

Bec Hellouin

Imaginons maintenant qu’on applique ce modèle à toutes les cultures. Dans ce cas, pour s’occuper dans les mêmes conditions de l’ensemble des terres arables françaises (27 millions d’hectares environ), il faudrait… plus de 180 millions d’agriculteurs.

Ça fait beaucoup de monde… Donc, même avec un grand recrutement dans le domaine agricole (qui, d’ailleurs, peine à recruter), nous pensons qu’il est impossible de généraliser ce modèle à l’ensemble de nos agrosystèmes.

 

La permaculture reste un modèle vertueux

 

Est-ce que ça veut dire que la permaculture est à jeter ? Non, car pour certains cas particuliers de micro-fermes comme le Bec-Hellouin, le modèle peut quand même être vertueux. Il emploie du monde, contente les clients en recherche de qualité de produit et les employés en quête de plénitude spirituelle.

Les méthodes permaculturelles peuvent aussi être utilisées dans un cadre plus amateur ou familial, comme pour le jardinage, où de toute façon la mécanisation et l’utilisation de pesticides est absente.

Surtout, certaines techniques utilisées en permaculture pourraient être appliquées sur des agrosystèmes de grande ampleur :

  • L’agroforesterie pour stocker le carbone et rendre l’environnement plus adéquat,
  • La diversification des cultures avec l’allongement des rotations,
  • L’association de plusieurs cultures différentes sur la même parcelle,
  • L’aménagement de refuges pour les auxiliaires de culture,
  • La mise en place de couverts végétaux pour faire office de cultures relais…

Diffuser ces techniques serait une grande amélioration. Mais soyons honnêtes, l’abandon de toute mécanisation et de tout traitement, à grande échelle, n’est pas pour tout de suite.

 

par Stéphane, alias @Terreterre13 sur twitter, enseignant agrégé de Sciences de la Vie et de la Terre, vulgarisateur, animateur du site Terre à Terre et promoteur de l’agriculture de conservation

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