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5 questions à Josée Provençal : « Nous devons parler de décroissance pour la préparer »

24/05/2022

Josée Provençal est québécoise. Diplômée d’histoire, elle est docteure en science politique à l’université d’Ottawa. Elle est spécialiste des questions de décroissance et d’énergie. Elle participe à la fondation en France de l’Observatoire de la post-croissance et de la décroissance (OPCD).

 

1) Bonjour Josée. D’outre-Atlantique, comment jugez-vous la politique écologique actuelle de la France ?

 

J’accorde une attention en dilettante à la politique française. Je perçois, comme au Québec, au Canada ou aux États-Unis, un clivage qui se creuse. La discussion devient difficile. Chacun campe sur ses positions. Il est de plus en plus ardu d’avoir les débats pourtant essentiels à la survie de notre espèce et de la biodiversité.

Nos dirigeants respectifs font de belles promesses, mais l’action, ou le courage politique nécessaire pour les exécuter manque. La pression de la réélection est trop forte.

Sous le premier mandat Macron, vous avez eu comme ministre de l’Environnement l’écologiste Nicolas Hulot. De mon côté de l’Atlantique, le premier ministre Trudeau a nommé, dans le cadre de son second mandat, l’écologiste Steven Guilbault. Nicolas Hulot a démissionné après 15 mois parce qu’en désaccord avec l’exécutif, alors que Steven Guilbault a annoncé l’autorisation d’un nouveau projet pétrolier, Bay du Nord, à 500 km à l’est de Terre-Neuve. Seulement 2 jours après la parution du dernier rapport du GIEC ! Il n’a pas démissionné et franchement ça n’a pas fait beaucoup de vague mis à part dans le milieu écologiste. Pour que les choses changent de part et d’autre de l’Atlantique, il faudrait un cabinet ministériel composé d’écologistes convaincus ayant la capacité d’agir, avec le soutien de l’opinion pubique.

 

2) Pourquoi nos sociétés de croissance posent-elles problème sur le plan de l’énergie ?

 

L’énergie est fondamentale dans nos sociétés modernes. Elle est à ce point omniprésente que l’on ne remarque pas toujours sa présence et les services qu’elle nous rend, surtout dans les pays occidentaux.

Nous vivons dans des sociétés hautement énergivores. Les États dits en développement sont énergivores parce qu’ils construisent leurs infrastructures (routes, écoles, aqueducs…). Pour cela ils ont besoin d’un important apport en énergie, ainsi que de matériaux à forte intensité énergétique comme le ciment et l’acier.

Nous pourrions croire que les pays se disant développés consomment moins d’énergie à mesure qu’ils progressent et s’enrichissent. Ils s’appuient davantage sur l’industrie légère, l’innovation et les services. Cela semble à première vue moins gourmand en énergie. C’est pourtant faux. Les États développés, avec la mondialisation, ont transféré la production lourde à l’extérieur de leurs frontières. La consommation d’énergie et les émissions de gaz à effet de serre ne sont que délocalisées, pas supprimées.

L’énergie est l’un des facteurs fondamentaux de la production, avec le travail, le capital et la technologie. Elle est donc intrinsèquement liée à la croissance. Certains pensent que la technologie nous permettra de poursuivre sur la voie de la croissance, tout en réduisant nos besoins en énergie. Mais la technologie à elle seule ne peut pas tout régler.

Ce sont nos comportements collectifs et nos modes de vie et de consommation que nous devons repenser.

 

3) A ce titre vous défendez la suffisance énergétique. De quoi s’agit-il ?

 

En France, il est surtout question de sobriété énergétique. Je préfère parler de suffisance énergétique. La sobriété renvoie trop au caractère individuel. Elle peut facilement être récupéré par le discours néolibéral pour culpabiliser les gens. La suffisance renvoie davantage à l’idée d’avoir juste ce qui suffit et intègre la question d’équilibre. Comme dit le proverbe : « il ne sert à rien d’avoir plus que ce qui est nécessaire ».

Pour simplifier, la suffisance énergétique, c’est le moyen de réduire la consommation totale d’énergie des ménages et de nos sociétés en général. À ne pas confondre avec l’autosuffisance. Nous sommes reliés sur le plan énergétique. Tout le monde ne peut pas, à court terme, vivre hors réseau ou en autosuffisance. Évidemment, il n’existe pas de modèle unique à la suffisance énergétique. La logique est de passer d’une économie axée sur la maximisation et l’efficacité à une économie axée sur la suffisance.

 

« Les politiques de suffisance évitent la demande en énergie, matériaux, eau et sol tout en offrant à chacun une vie décente dans les limites planétaires »

Définition donnée dans le dernier rapport du GIEC

 

La suffisance remet en question la surconsommation. Elle oblige les décideurs à se poser les bonnes questions. Ce projet met-il péril l’intégrité écologique ou la cohésion sociale ? Les gains immédiats empêchent-ils les gains futurs, ont-ils un coût caché supporté par la collectivité, comme le réchauffement climatique ou la pollution ? La satisfaction des consommateurs ou la récompense des investisseurs menacent-elles la sécurité économique ?

Il faut envisager avant tout de produire moins et de consommer mieux, de sorte à réduire la demande en énergie. Ensuite, on doit rechercher l’efficacité énergétique, mais sans détourner l’économie réalisée vers d’autres usages problématiques. On peut enfin déployer les énergies renouvelables, en implantant la bonne technologie au bon endroit.

 

QuébecOn peut renoncer à la voiture, prendre une voiture plus petite, louer occasionnellement une voiture plutôt qu’en posséder une, ou moins utiliser sa voiture.
Ce n’est pas qu’un choix individuel : l’urbanisme, par exemple, joue un rôle majeur sur ces choix. Ici le Petit Champlain, Québec.

 

4) Notre association est favorable à la démondialisation. Comment faire évoluer la gouvernance mondiale ?

 

Une grande question ! 

Je partage votre inquiétude à l’égard de la mondialisation. La délocalisation exacerbe les inégalités sociales. Au Nord, le transfert de la production détruit des emplois et augmente la précarité. Dans les pays du Sud, cela engendre des pressions sociales et environnementales. On ne peut en vouloir aux travailleurs et travailleuses des États en développement, qui veulent améliorer leurs conditions d’existence, mais on peut certainement décrier les conditions dans lesquelles ils exercent leur travail. En souhaitant payer toujours moins cher nos produits de consommation, nous participons à ce cycle vicieux.

 

Le conteneur, objet symbole de la mondialisation marchande

 

L’énergie est l’un des secteurs de l’économie mondiale les plus internationalisés et les plus politiques. Depuis la révolution industrielle, l’énergie est l’un des principaux moteurs de la géopolitique mondiale. Elle est source de pouvoir ou de vulnérabilité pour les États.

Réduire notre consommation, favoriser les circuits économiques courts et diminuer la dépendance aux énergies fossiles (charbon, gaz naturel et pétrole) est probablement l’une des voies à emprunter afin d’amenuiser les impacts de la mondialisation et de réduire les tensions politiques autour de l’énergie. Je pense à la Russie qui utilise ses énergies fossiles pour financer la guerre en Ukraine.

 

5) Pourquoi participez-vous au cercle Polémos, au Canada, et à l’OPCD*, en France, deux associations qui explorent la décroissance ?

 

Plus on parlera de décroissance, plus on aura de chance de la préparer. Et de ne pas subir de plein fouet une récession désorganisée ! J’ai deux objectifs principaux en collaborant avec ces deux groupes de recherche sur la décroissance.

D’abord je souhaite contribuer au déploiement francophone de la décroissance. La recherche scientifique est dominée par l’anglais. Comme Québécoise, francophone isolée en Amérique, je juge essentiel d’assurer une diffusion de la science en français. Je souhaite que les échanges sur la décroissance aillent plus loin que la France et le Québec et associent l’ensemble de la Francophonie, notamment l’Afrique francophone.

Deuxièmement, j’entends collaborer à la science, en déployant la décroissance dans mon champ de spécialité, soit l’économie politique internationale de l’énergie. La décroissance est encore peu traitée au Québec sur le plan académique. Je veux participer à l’édification d’une perspective québécoise de la décroissance, en incluant, par le biais de l’échange et de la collaboration, des points de vue propres aux communautés autochtones du Québec. Celles-ci ont une vision circulaire (cercle de la vie, Anicinape Matisiin) dans laquelle l’humain et la biodiversité s’intègrent. C’est très différent de la vision linéaire occidentale bâtie sur l’idée du progrès issue des Lumières qui mène à une domination de l’humain sur la nature !

 

Merci Josée !

 
Pour aller plus loin :
– Le podcast Voix durables 12 : De l’énergie (durable) pour tous, est-ce possible? — Institut de la Francophonie pour le Développement Durable
– La thèse de Josée Provençal
 
* Le président de notre association Ecologie & Démocratie, Jérôme Yanez, est également membre de l’OPCD.
 
Crédit photo : Université Concordia de Montréal

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