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5 questions à Catherine Ritz : « L’Antarctique de l’Ouest pourrait s’effondrer et partir dans l’océan »

27/01/2022

Catherine Ritz est glaciologue de haut niveau, directrice de recherche au CNRS. Elle est spécialiste de la calotte polaire antarctique. Elle a développé des modélisations informatiques des calottes glaciaires sur plusieurs siècles.

 

Attention ! Ne confondez pas les calottes, qui sont des glaciers géants qui reposent sur la terre, et la banquise, qui flotte sur la mer. La plus importante calotte du monde est l’Antarctique, au pôle sud. Il y a aussi une calotte sur le Groenland. La fonte actuelle des calottes fait monter le niveau des océans, pas celle de la banquise.

 

1) Bonjour Catherine Ritz, est-il vrai que notre planète a déjà été toute blanche, recouverte de calotte et de banquise ?

 

Oui ! Il y a en effet des époques lointaines pour lesquelles on pense que la Terre entière était couverte de glace. C’est l’hypothèse de la « Terre boule de neige ». La dernière fois, c’était il y a 635 millions d’années (néoprotérozoïque, 400 millions d’années avant les dinosaures). Le modèle de calotte glaciaire que j’ai développé a été utilisé pour des simulations de cette époque là ! Je me souviens que la quantité de neige qui tombait sur la calotte était encore plus faible qu’en Antarctique qui est pourtant un désert en terme de précipitation (1).

 

 

Une Terre boule de neige, vue d’artiste, source CNRS

 

Il y a eu également des époques sans calottes glaciaires. L’Antarctique ne s’est formée qu’il y a environ 40 millions d’années et le Groenland encore plus récemment (la date est discutée).

 

2) En quoi la fonte des calottes est-elle un problème, aujourd’hui ou pour nos descendants ?

 

Parce que la glace ainsi perdue par les calottes polaires fait monter le niveau des mers.

C’est déjà un problème pour certaines îles et côtes. A la fin du siècle, il y a de nombreux endroits où les vagues de submersion (inondations pendant les tempêtes) se produiront tous les ans alors qu’actuellement elle n’arrivent qu’une fois par siècle. Pour les siècles suivants, cela pourrait toucher des centaines de millions de personnes.

 

Bordeaux, Anglet, Nice… À quoi pourraient ressembler les villes avec la montée des eaux ?

Aménagée il y a deux siècles, la place des Quinconces à Bordeaux devrait être submergée, peut-être au prochain siècle, d’abord lors des tempêtes, puis définitivement, source

 

3) Avec le réchauffement climatique, le Groenland et l’Antarctique vont-ils fondre entièrement ?

 

Si le climat continue à se réchauffer, le Groenland a de gros risques de disparaître. Mais cela prendra du temps ! Au moins 2000 ans avec un réchauffement local extrême de +8°C ou 8000 ans à +4°C. La quantité d’eau stockée représente 7 mètres de niveau des mers. On estime que si on limite le réchauffement global à +2°C, le Groenland a des chances de survivre.

Pour l’Antarctique, la température est actuellement -10°C environ sur les côtes. Il faudrait donc un réchauffement très fort pour que la glace fonde d’une façon importante. Par contre, une bonne partie de cette calotte est posée sur un socle qui est situé sous le niveau des mers. Toute cette partie là pourrait se déstabiliser à cause de la chaleur de l’océan, qui se réchauffe également. On a de grandes inquiétudes pour la partie Antarctique de l’Ouest (celle avec des longitudes ouest). Elle pourrait s’effondrer et partir dans l’océan (vidéo en fin d’article). Cela représenterait une montée du niveau des mers de 3 mètres. La vitesse à laquelle cet effondrement peut se produire est très discutée, quelques dizaines de centimètres de niveau des mers d’ici la fin du siècle mais des valeurs de plus en plus fortes à partir du siècle prochain.

Si le réchauffement continue, l’Antarctique de l’Est pourrait à son tour être touchée. Là on parle d’environ 12 mètres de plus. Par contre, la partie de la calotte qui repose sur un socle au dessus du niveau de la mer est beaucoup plus stable. Elle ne devrait pas être détruite avant au moins plusieurs dizaines de millénaires (en tout une fonte de l’antarctique représenterait 52 mètres de montée du niveau des océans).

 

4) Vous êtes allée plusieurs fois près du pôle sud, en Antarctique, dans la base franco-italienne Concordia.

 

Concordia

La station Concordia (2) est installée dans un des milieux les plus hostiles du monde. Il y fait couramment -60 °C. On peut subir de graves brûlures de froid dès que l’on se trompe dans sa façon de se vêtir. Au pôle sud les scientifiques ont fait des prélèvements de glace appelés carottages, et récupéré des glaces profondes qui se sont formées il y a des centaines de milliers d’années. Ces glaces contiennent des bulles d’air ancien.

 

Quels sont les principaux résultats obtenus grâce à ces carottages profonds ?

 

Concordia est un endroit unique. La base en elle-même est très confortable. Effectivement on doit bien s’habiller dès qu’on sort ! Mais on est équipé. Je n’y suis allée qu’en été où il fait un peu moins froid, plutôt -25°C ou -30°C dans la journée. Même s’il y fait alors jour tout le temps, la température est plus basse à minuit.

Le principal résultat tiré des carottes de glace est de nous montrer l’évolution du climat sur plusieurs cycles glaciaires-interglaciaires (froid-chaud) et surtout d’avoir en même temps la température et la composition de l’atmosphère (CO2, méthane), ce qui permet d’établir des liens.

 

5) Qu’est-ce que l’humanité (et les Français en particulier) peut faire pour limiter la fonte des glaciers ?

 

Il n’y a pas vraiment d’action à faire localement pour les glaciers et calottes. C’est le climat global qui compte. La température moyenne du globe est déjà à 1,1°C au dessus de celle vers 1900 (pré-industriel). L’idéal serait de limiter à un réchauffement de 1.5°C ou 2°C. Il s’agit de contenir au maximum l’émission des gaz à effet de serre comme le CO2 et le méthane. Pour cela, chaque effort compte. Les années qui viennent sont cruciales.

 

Merci Catherine !

 

 

Crédit photo : Catherine Ritz, Wikipedia
(1) Si les océans sont recouverts de glace, il n’y a plus d’évaporation, donc pas de nuages et pas de pluie ni de neige. La glace coupe le cycle de l’eau.
(2) Plus d’information sur la station Concordia dans cet article de 2005.

 

 

 

 

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